La fable des gagnants
Pourquoi refuse-t-on de taxer la richesse ? Pourqupo hésiter à faire payer davantage les plus fortunés.
Recopie de la version originale parue sur le profil Facebook de Michel Roche
La famille des gagnants : pourquoi refuse-t-on de taxer la richesse ?
Tel est le titre du livre des professeurs David Robichaud et Patrick Turmel, récemment publié, que je viens de lire. Je vous le recommande chaudement. Il fait la démonstration que nous ne devrions aucunement hésiter à faire payer davantage les plus fortunés (on ne parle pas des salariés, ici). Il est accessible à tous et à toutes et se lit très vite. On constate partout la surenchère pour réduire les dépenses de l’État (sauf le budget militaire) tout en se désolant de la colère grandissante dans la société. Je vous en donne quelques courts extraits :
Inégalités et recul de la démocratie :
« Pour que se réalise l’idéal démocratique, il faut également qu’une confiance existe à l’égard des institutions. Or, les inégalités économiques minent cette condition. Comment les citoyens pourraient-ils croire aux valeurs démocratiques, et surtout les défendre, s’ils constatent l’inégalité des traitements et les passe-droits légaux dont profitent les plus favorisés ? Défendre la démocratie exige que nous nous attaquions aux inégalités économiques, et en particulier aux injustices fiscales qui y sont liées. Un impôt sur le patrimoine n’est pas la panacée, mais c’est l’un des nombreux instruments pour y parvenir. Ses détracteurs y voient bien souvent une proposition radicale. Force est d’admettre que la défense de la démocratie est elle-même devenue un projet politique radical. » (pp. 36-37)
Au sujet de l’impôt sur l’héritage :
« Ces inégalités découlent d’une conception forte du droit de propriété, et notamment du droit du futur défunt de décider de ce qu’il adviendra de sa propriété après son décès. Ce serait une question de liberté d’user de sa propriété par-delà la mort. L’héritage serait même un choix, voire un effort fourni par le parent qui désire transmettre un patrimoine aux générations suivantes. Quand on en vient à penser cela, on est aisément choqué par l’idée d’un impôt sur les successions, que ses critiques, en Amérique, ont habilement baptisé « taxe sur la mort ». Milton Friedman ne pense pas autre chose, et il l’énonce de façon fort claire : « Il paraît illogique de dire qu’un homme a droit à ce qu’il a produit grâce à ses capacités personnelles […] mais qu’il n’a pas le droit de transmettre ses biens à ses enfants. » Si nous passons par-dessus la malhonnêteté de Friedman qui associe l’impôt sur l’héritage à une interdiction de transmettre quoi que ce soit, il n’en demeure pas moins que cette position est populaire. Encore une fois, en inversant simplement notre point de vue, il est aisé d’imaginer d’autres perspectives. Plaçons-nous du côté du bénéficiaire plutôt que du donateur, et demandons-nous pourquoi il serait légitime d’imposer un revenu du travail (le fruit d’efforts réels) et illégitime d’imposer un revenu d’héritage (un coup de chance dès la naissance). Gagner à une loterie ovarienne vous donnerait droit à un abri fiscal, mais pas les gains de votre dur labeur ? » (pp. 63-64)
Sur le caractère social (et non individuel) de la création de la richesse :
« Les entreprises ont besoin de travailleurs qui participent à l’ensemble de la chaîne de création de valeur, de l’extraction de ressources à la production, en passant par l’idéation et le design, jusqu’à la mise en marché et la distribution. La valeur produite est donc le résultat d’un travail collectif. Mais c’est aussi parce que certaines personnes consacrent leur vie à l’agriculture, à l’enseignement, à la garde ou à l’éducation des enfants que d’autres peuvent consacrer la leur à la finance ou au développement technologique. Et c’est aussi parce que certaines personnes, souvent des femmes, produisent un travail invisible, non valorisé par le marché. (…) Les taxes et les impôts sont le prix à payer pour la mise en place du contexte qui rend possible la coopération sociale, elle-même condition impérative du succès extraordinaire de certains individus. Sans cela, nous serions des Homo crusoeconomicus perdus sur leur île et à peine capables de survivre. L’impôt n’est pas d’abord un système de redistribution des richesses au profit des moins nantis, c’est la condition de possibilité de toute production économique. Reconnaître que les plus privilégiés ne méritent pas entièrement et au sens fort tout ce que le marché leur a offert permet de mieux saisir la légitimité de l’impôt progressif. Partant, il devient beaucoup plus difficile de tolérer que les privilégiés de nos sociétés, ceux qui ont profité le plus de tout ce que nous avons mis en place collectivement, ne paient pas leur juste part. » (pp. 100 et 103-104)